Yann Astro, entre bistouri et beat d’enfer !

Cette interview est un hommage à tous les danseurs urbains du Bénin. A ceux qu’on a hués, rejetés; à ceux qu’on a étiquetés, rejetés. A ceux qui continuent, même rejetés. C’est un hommage au talent qui jamais ne s’effrite même dans la jungle, même dans ce pays où avoir une passion c’est commettre un péché. Mais mieux encore cette interview est un hommage à la danse made in 229. De tous ces guerriers, Yann Astro, 23 ans et poussières, est l’un des plus inspirants. Son univers debout vacille entre la danse et la médecine, entre Hip Hop et bistouri, entre Ori-Art et le poids d’une grande battle:  Faire de la danse, une passion respectée. 


La danse signifie quoi pour toi ?

La danse, c’est ma vie. Sincèrement. Quand je dors, je danse. Quand je me réveille, en premier, je pense à la danse, à quel mouvement je peux réfléchir. C’est ma manière de m’exprimer. En partiels, ou dans des endroits où on est censé rester calme, en moi ça bouge. C’est une drogue, c’est plus fort que moi. Et c’est une bonne drogue.

La drogue, ce sont les mouvements ou la musique que tu entends ?

Ce n’est pas la musique parce que je n’ai pas besoin de musique pour danser. C’est plus le ressenti, ce que je veux exprimer. Quand je suis en colère, j’ai une manière de danser. Quand je suis heureux, je l’exprime en dansant. C’est vrai qu’on danse sur la musique mais la danse ne se résume pas qu’à ça.

Qu’est-ce qui a pu pousser un gars qui dansait juste pour le plaisir de danser à se professionnaliser ?

Quand quelqu’un découvre ce qu’est la danse, au sens professionnel du terme ; quand des gens te montrent ce que tu peux faire avec ton corps, là intervient un amour inexplicable. C’est juste venu comme un déclic en voyant les membres de ma team danser. C’est eux qui m’ont donné cette envie, ce besoin de me professionnaliser.

Comment t’es-tu professionnalisé ?

J’ai rencontré des danseurs au Sénégal qui m’ont enseigné les bases de la danse. J’ai aussi eu l’opportunité de suivre des stages auprès de danseurs Européens. J’ai décidé de pousser. Au début, je ne dirai pas que c’était dans un but professionnel, je voulais juste évoluer ; j’avais soif de connaissance. On a perdu une danseuse qu’on aimait beaucoup, Orianne,  dont le rêve était de créer une association culturelle pour organiser des évènements. Elle était super douée, impliquée, sachant toujours nous redonner le moral et nous motiver quand tout allait mal. Elle nous disait qu’un jour nous changerons la culture Hip Hop dans notre pays. J’ai voulu réaliser son rêve pour lui rendre hommage. Mais, ici, il faut montrer l’exemple avant de parler.

Pour que les gens te suivent, il faut que tu prouves ce dont tu es capable. Share on XJe me suis mis à m’entraîner à fond. Quand les gens me voyaient, ils disaient : « Woah, tu deviens fort. Peut-on s’entraîner avec toi ? ». Petit-à-petit, le collectif s’est agrandi. On a organisé des battles, des festivals, et voilà comment Ori-Art est né.

Ori-art est donc né de la mort d’Orianne…

Ori-art est né de l’idée d’Orianne de créer une association culturelle dans le but de promouvoir les danses urbaines. Avec ses amis décidés à lui rendre hommage et d’autres danseurs, on a monté l’association ; on s’est fait enregistrer, on a cherché des subventions et on s’est mis à organiser des évènements.

Quelles sont les activités d’Ori-art ?

A la base, on voulait changer la mentalité des gens, leur faire comprendre que les danseurs ne sont pas des délinquants. Ça a toujours été notre objectif premier. On a commencé à faire venir des danseurs. Il y a beaucoup de jeunes talentueux à Cotonou mais tant qu’on ne te montre pas la direction à suivre, tu ne peux pas y arriver. Donc on a fait venir des gens qualifiés capables de transmettre cet art. Ce n’est pas parce que tu es bon danseur que tu es bon pédagogue. Ce sont deux choses différentes. Ils sont venus donner des stages deux années de suite : enseigner les différentes sortes de danses, pour que chacun choisisse ce qui l’intéresse. On a ensuite organisé toutes les deux semaines ce qu’on appelait « Le cercle danse », un rassemblement de danseurs qui travaillent sur un thème et font des battles après, toujours dans de bonnes vibes, de bonnes énergies. Chacun jauge son niveau et voit ce qu’il lui manque. Et il y a bien-sûr le festival « Cotonou Dance Concept », qui a été organisé l’année dernière et cette année. On fait également venir des formateurs ; il y a des battles remunérés. Et là, les danseurs vu qu’ils savent qu’ils seront rémunérés, ils se prennent au sérieux. Parce que là c’est ton art qui va te faire gagner de l’argent. Tu ne viendras pas faire n’importe quoi. Donc, tu t’entraînes vraiment et tu en as plein les poches.

Au lieu de vivre votre passion, vous êtes plus intéressés à déconstruire le mythe autour du danseur au Bénin.

Vivre sa passion, c’est déconstruire le mythe. Share on X Si tu ne montres pas aux gens que ce que tu fais est positif et bien, comment veux-tu vivre ta passion ? On va forcément te noyer. Vivre de ta passion inclut changer la mentalité des gens et leur montrer que ce que tu fais c’est du sérieux.

Pourquoi ne pas foncer ? Pourquoi ne pas vivre les rêves et faire les preuves en même temps au lieu de vouloir se justifier ?

Quand tu as faim, est-ce que tu peux penser à ta passion ? Il faut un ventre plein pour ça. J’ai vu des gens ne vivre que de la danse, manger un biscuit de 100 F le soir, c’est difficile. Ma famille compte sur moi. Sur un coup tête, je ne vais pas laisser tous les efforts consentis pour moi. Tout le monde n’est pas capable de faire ses preuves. Il y en a qui sont courageux, qui sont capables de braver l’autorité de leurs parents et de montrer que la danse, ou l’art en général n’est pas du n’importe quoi. Ce n’est pas parce que tu es artiste que tu as échoué à l’école. Ce n’est pas parce que tu es artiste que tu es incapable d’avoir de bonnes opinions. Il faut forcément que certains donnent le bon exemple avant que les parents ne donnent l’autorisation de vivre la passion. Tout le monde ne peut pas se lever du jour et au lendemain et vouloir vivre de son art. Share on X Certains ne se prendront même pas au sérieux et il y aura toujours des brebis galeuses. Il y en a parmi nous. Des artistes qui ont de mauvais comportements. Malheureusement quand une tomate est pourrie, on jette le panier.

Et quelles sont les manifestations des préjugés des Béninois sur les danseurs ?

Sur les danseurs modernes ou hip hop. Quand tu es danseur traditionnel, tu es crédible. Quand il s’agit de jeunes qui font le popping, des freezes, les parents disent : « Non, tu fais n’importe quoi ». Quand tu dois aller aux répétitions, « Non, plus le temps pour les amusements. Tu étudies d’abord ». Certains danseurs ont, en même temps, le pantalon qui tombe, des boucles d’oreille, de la cigarette et c’est normal qu’on nous attribue des qualificatifs pas réjouissants.

En quoi ces attributs sont représentatifs d’un mauvais comportement ?

Je ne conseillerai le tabac à personne. Pourquoi marcher les fesses à l’air libre ? Tu peux être danseur sans chercher à être atypique. Sois atypique dans ton art, ne sois pas atypique dans la société. Tu peux fondre dans la masse mais pourquoi chercher à t’individualiser, à montrer que c’est toi l’artiste ? Beaucoup de gens cherchent à s’individualiser par leur comportement et leur style vestimentaire plutôt que de se singulariser par leur art.

Comment s’individualise-t-on dans la danse ?

Quand j’ai commencé à danser, j’étais caché. J’attendais que tout le monde dorme, à 1h, 2h du matin pour m’entraîner jusqu’à 6h. Pendant la journée, j’allais à l’école. Mes parents ne savaient pas que je dansais au départ. Quand je me suis lancé dans la création de l’association, on m’a fait : « Ah non, c’est n’importe quoi. C’est des histoires. Tu vas te ruiner, tu ne sais pas dans quoi tu t’aventures ». Je ne les ai pas écoutés. Quand j’ai voulu faire mes preuves, je suis allé voir des sponsors pour demander des subventions. On me disait : «  Quoi ? Vous dansez ? C’est du n’importe quoi ! ». Avec certains danseurs, on a cotisé et organisé de petits évènements qu’on a filmé et montré aux gens. Ils se sont dits : « Ah, mais c’est du sérieux que vous faites ! ».

Combien tu en as eu plein les poches, toi ?

Moi ? Déjà en tant qu’organisateur, je ne pouvais pas participer à mes propres évènements. Disons que j’en ai eu plein…hors les poches. Je devais contribuer. Les gens ne nous aidaient pas. A part la coopération suisse qui nous a beaucoup aidé, on a dû cotiser nous-mêmes. Tout ce que je pouvais trouver comme revenu, je l’investissais dans l’association.

Aujourd’hui, est-ce que tu peux dire que ton investissement a porté ?

Pas encore. Je suis satisfait parce que je reçois des appels : « Oui, Yann Astro, on m’a parlé de vous. Vous avez une association ». Ou des jeunes danseurs que je ne connais pas qui me saluent dans la rue et me font « Merci beaucoup, c’est grâce à toi que j’ai commencé à danser. Tu m’as inspiré. J’ai envie de danser comme toi. ».

A quel moment peut-on dire que par la danse tu as gagné de l’argent pour toi-même ?

Il y a des spectacles de danse, où tu peux faire des créations avec ton groupe de danse. Il y a des compagnies qui peuvent vous embaucher juste pour ces créations. J’ai déjà été embauché par la compagnie de danse Walô de Rachelle Agbossou, juste pour une prestation de service. Quand tu entres dans ce milieu, tu peux avoir plein de contrats : donner des cours, battles remunérés, etc. Même le Jam Street Festival que Kevin Adjalian organise paye en millions… Je me suis inscrit. C’est un peu compliqué pour moi d’être rémunéré parce que je n’arrive pas à être sur tous les champs vu que l’hôpital me prend beaucoup de temps.

Comment arrives-tu à ne pas faire danser tes mains quand tu tiens un bistouri ?

Je finis ma sixième année en médecine. Les gens trouvent que c’est difficile mais sans la danse, la médecine m’est compliquée. Quand je m’entraîne à danser, mon corps est tonique, réactif ; je ne suis pas fatigué. Quand je ne fais rien, je rentre k.o de mes gardes. L’hôpital est certes une contrainte mais avec la danse, j’essuie toutes les frustrations. Quand il faut être à l’hôpital, j’y suis. Je ne vais pas laisser mes responsabilités pour aller danser, ça, jamais. A l’hôpital, on m’apprend à prendre soin des vies humaines. Quand j’ai du temps libre, je danse. C’est peut-être mal vu par certains qui estiment qu’en médecine, on ne devrait pas danser parce que le médecin doit être un exemple pour la société, et blablabla. Il faut des gens qui bravent les préjugés et prouvent qu’on peut être bon médecin et réussir dans la danse.

Tu n’as pas considéré la danse au point d’abandonner tes études pour elle. La médecine c’est ton métier alimentaire et ton pare-critiques ?

C’est une remarque à double-tranchant. Quand je me présente en tant que médecin, à certains danseurs ou à des structures, je suis bien vu. On se dit : « Il est en médecine, il doit être sérieux ». Alors que ce n’est pas évident. C’est encore une fois des préjugés. J’ai commencé la médecine avant la danse. La médecine, c’est une autre passion. Quand tu soignes quelqu’un, il te remercie. C’est un plaisir que je n’ai jamais ressenti en dansant. Le patient te voit comme son sauveur, comme son dieu. Même si tu n’as rien fait de particulier. Abandonner la médecine pour la danse, c’est comme si j’abandonnais des vies humaines pour aller danser. Ce serait de l’égoïsme. Je n’y ai jamais pensé. Il y a des fois où la médecine est compliquée et tu as envie de tout lâcher. Mais je ne prendrai pas ce risque à Cotonou parce que le milieu de la danse est compliqué.

A Cotonou, le milieu de la danse est compliqué. Share on X

Jusqu’à quel point est-ce compliqué ? Tous les jeunes passionnés de danse que nous avons rencontrés parlent de détruire les mentalités, comment détruit-on les mentalités ?

On s’est déplacés, on est allés à Porto-Novo, Calavi, donner des cours gratuits aux enfants. Notre objectif c’est de passer dans chaque ville du Bénin et de donner des cours gratuitement aux enfants. Quand on allait dans les collèges, on disait aux petits : «  Si vous n’avez pas de bonnes notes, vous ne dansez plus avec nous ». Ils ont pris goût à la danse et aux notes. La danse les a aidés dans le milieu scolaire. Ils pouvaient vivre leur passion et continuer à étudier. Pour moi, c’est déjà une manière de prouver que la danse ce n’est pas du n’importe quoi.

Quel est ton palmarès dans le domaine de la danse ?

Avec le groupe Kaletas, on avait gagné des compétitions comme Malta Guiness Street Dance (2010, 2ème prix). Il y a eu de petits battles comme la première édition du Jam où je représentais Cotonou et j’ai gagné face à Calavi. Au Battle Team All Styles du Sénégal, ma team était demi-finaliste. L’édition qui a suivi, en décembre 2015, on a gagné. Il n’y avait pas de prix en espèce mais l’amour de la danse. Le moment qu’on avait partagé était plus fort que l’argent. En Septembre 2016, j’ai gagné la compétition en danse debout du Hip Hop en live. Après ça, j’étais plus juge que participant.

Aujourd’hui, tu as 23 ans. Où te vois-tu à 30 ans ?

Je me vois au niveau international à 30 ans. A 30 ans, je dois déjà avoir un nom dans la danse internationale. Quand on dira à un danseur occidental : « Yann Astro », il devra répondre : « Tiens, ce n’est pas un Béninois ? ». Même s’il ne connaissait pas le Bénin, il saura que c’est un danseur originaire du Bénin. C’est ce que j’ai vraiment envie de faire. C’est-à-dire que si on me prend à 30 ans et qu’on me mesure avec un danseur européen, on ne doit pas sentir de grandes différences. Je dois pouvoir représenter mon pays et prouver que les Africains sont capables d’arriver à ce stade. En général, on ne nous calcule pas. Quand les danseurs africains mettent leurs vidéos en ligne, les autres leur écrivent : « Non, arrêtez, vous faites honte à la danse ». Même dans les films de danse, on ne voit pas les Africains. Share on X

Quelle est la battle qui t’a le plus marqué ?

C’était la battle contre mon mentor. Il s’appelle Dexter. Il est du Libéria mais vit au Sénégal. C’est lui qui m’a appris mes premiers pas en Hip Hop, mes premières bases. C’est lui qui me corrigeait quand je m’entraînais. Me retrouver face à lui, c’était l’élève face au maître. J’avais vraiment la trouille. Je suis parti dans l’esprit de perdre. J’ai commis des erreurs. Celui qui t’a tout enseigné, que tu admires se retrouve en face de toi et te dit bien-sûr qu’il ne te fera pas de cadeau. C’était une gifle. Il a gagné la battle. Et ça m’a boosté. Je l’attends au tournant avec l’optique de le battre. Mais gagner une battle ne signifie pas être le meilleur.

Quel est ton style de danse ? Quelles sont les danses auxquelles tu touches ?

Je suis danseur hip hop. La culture hip hop c’est la danse, le rap, le DJ-ing, le graffiti, le street knowledge. Dans la danse elle-même, il  y a la danse hip hop : le popping, la house danse, le break danse, le locking. J’aime le Hip hop parce qu’il y a une richesse culturelle, un mix. Même les danses traditionnelles, afro,  le Azonto, le Alkaida peuvent être utilisées avec un feeling Hip Hop. J’ai des bases dans toutes ces bases. Pour avancer, il faut enrichir ton univers. Je me suis mis à prendre des cours de Salsa, récemment. J’ai essayé les danses traditionnelles comme le Agbdadja, le Houngan qui est la danse des Amazones d’Abomey. On ne peut pas être danseur Hip Hop et être fermé. Tout ce que je peux apprendre peut me servir.

De toutes les danses traditionnelles auxquelles tu touches, dans laquelle tu te retrouves ?

Le Agbadja. Je ne suis pas bon danseur d’Agbdadja mais elle m’aide beaucoup pour le contrôle de ma poitrine et de mes épaules en danse Hip Hop. Qu’est-ce qui definit mon Hip Hop en tant que Béninois ? Le Hip Hop est typique à chaque personne. Il ne peut ressembler au Hip Hop d’un Nigérian ou d’un Sénégalais parce que chacun a ses valeurs culturelles. Tu puises dedans et tu les développes pour en faire ton univers. Aucun danseur ne doit ressembler à un autre. Ça devient du pompage.

Qu’est-ce que tes mentors t’ont appris de plus grand dans la danse ? Quelles valeurs t’ont-ils enseigné en t’apprenant à danser ?

L’humilité. Le respect de soi-même et le respect des autres. Tout ce que je faisais avant : sortir, boire, traîner dans les soirées, draguer des meufs n’avaient plus d’importance. J’ai perdu des amis. Avec la danse, je voulais plus rester chez moi. Je pensais à ma danse, à comment travailler, comment développer l’association. La danse m’a aidé à me poser. Le plus important ce n'est pas savoir qui est le plus fort. Share on XLe plus important, c’est le partage, l’émotion. C’est ça qui fait vivre la passion.

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