Eldior Sodeck, une dope designer  

Tu veux de la créativité ? Je te présente Marianne Sodogandji, 24 ans sur le papier, 100 siècles dans la tête et designer à Eldior Sodeck. Eldior Sodeck porte en elle l’essence même du “Irawo”: de l’originalité, une histoire à raconter, de la détermination, de la différence et beaucoup de vie. C’est comme si dans chacune de ses créations, elle criait au monde son existence et son appartenance. Eldior Sodeck c’est une manière d’être Africaine et Béninoise au 21è siècle.  Cette marque est l’expression d’une jeunesse débrouillarde, née dans la culture africaine pure, modelée dans la culture Hip Hop, qui cherche ses propres marques dans cet univers cosmopolite.

Eldior Sodeck est tout simplement bluffante par son intelligence et sa capacité à créer, sans complexes, un lifestyle unique. A quoi se dope-t-elle, même ? C’est la Trap girl, la salsa girl, la break-danseuse, la rappeuse, l’architecte à petite échelle, la styliste, businesswoman et renard du marketing. C’est Eldior So déconcertante, So talentueuse. Alors, mettez vos écouteurs, oubliez tout ce que vous savez et découvrez une nouvelle raison d’être fier d’être Africain. Bienvenue dans l’univers d’une fille épatante.


De Marianne Sodogandji à Eldior Sodeck, il y a beaucoup de kilomètres. Comment s’est passée la transition ?

C’est drôle. J’étais Eldior Sodeck depuis la 4è. Ma mère m’offrait souvent du Christian Dior parce que j’étais obsédée par ça. J’étais dans un groupe de rap avec Jupiter, Prestige Gust, Oussama et un certain Kenzo du nom d’un parfum. Je me suis dit que je pouvais moi, être alors la Dior.

Moi, ma vie c’est super.

Moi, je me mets à l’air,

Comme une guerrière 

Car moi c’est Sodomarie

Prenant du Campari 

Je vais à Paris.

J’ai vu “El Diablo” écrit sur les murs des toilettes de mon école. C’était des délires d’enfant. El Diablo, El Dior… J’étais alors Eldior Sodog. Mais un jour, une fille m’a fait une mauvaise blague, disant que j’étais “so…dog”. J’ai donc voulu changer.  Après le décès de mon père, on voulait créer un nom qui représentait juste les Sodogandji de mon père. Je m’étais attachée à la famille de ma mère. J’ai constaté qu’elle signait toujours de son nom de jeune fille : Hélène Deckon. J’ai essayé toutes les combinaisons possibles. J’ai finalement trouvé que Sodeck passait mieux. C’est ainsi que je suis devenue Eldior Sodeck.

Eldior Sodeck © IRAWO

Comment es-tu passée de la rappeuse à la styliste ?

J’ai toujours été styliste. C’est juste devenu un business, il y a 5 ans. Ma mère a vendu du Vlisco pendant 30 ans et elle m’a toujours expliqué la différence entre les pagnes, entre les Tchiganvi et les Vlisco. Tu savais qu’elle choisissait les meilleurs tissus quand tu la voyais sublime dans son coupé “Bomba”. La première fête des mères après le décès de mon père, j’ai voulu lui faire un cadeau par mes propres moyens, sans ses possessions. J’ai pris ses chutes de pagne de différents motifs mais de même coloration et je les ai présentées à mes amis de EFE Montaigne. Je leur expliquais comment utiliser les pagnes, comment les offrir. Ils avaient plusieurs options: soit je leur dessinais un modèle et leur obtenais une ristourne auprès de mes propres tailleurs, soit je le leur vendais uniquement. A l’école, j’en vendais à ma clique. On portait les mêmes tissus pour aller aux excursions : salopettes, petits pantalons, brettelles, cravates. Ça a si bien marché que j’avais plus d’argent qu’il ne le fallait. J’ai alors cousu une robe à ma mère et offert des roses à mes tantes. J’ai continué à créer.

Mais un jour, tu es partie à New York faire du design d’intérieur !

J’avais un cahier où je dessinais les habits et les maisons. C’était mes deux centres d’intérêt. Je voyais le design d’intérieur comme de la décoration mais c’était de l’architecture à petite échelle. Quand je suis arrivée à la Art Institute of New York City, je voulais me démarquer en mettant du pagne. Le conseil d’orientation s’était même trompé et m’avait envoyé en Fashion Class mais j’étais venue pour faire du design d’intérieur.

Comment as-tu alors développé ton business hors du Bénin, de tes tailleurs et de ta clique ?

L’école est devenue un terrain de networking. Ça m’a beaucoup aidée. Je me faisais des amis en filière graphic design, fashion, etc. Je voyais un peu comment les stylistes travaillaient. Je faisais du break danse. Je mettais des Timbaland. J’étais un vrai garçon manqué. Un jour, je suis allée à l’université avec un “drove crotch” ( pantalon bouffant, ndlr) cousu par ma mère. Ma conseillère d’orientation en a voulu un aussi. Ding ding ding ! J’ai senti l’opportunité ! J’en ai parlé à ma mère qui m’a proposé de lui scanner mes modèles, qu’elle m’aiderait à les coudre. Elle me les apportait à New York, saturant ses valises de mes créations. Au début, je dessinais n’importe comment mais les tailleurs engagés par ma mère, reproduisaient exactement mes croquis au point où mes modèles avaient l’air atypiques.

 

Eldior Sodeck © IRAWO

Qu’en était-il de la demande ?

Je ne sais pas d’où les gens venaient mais chaque fois que je postais des photos sur ma page Facebook, je suscitais de l’engouement. Ma clientèle était occidentale, asiatique. J’ai vendu tout mon stock ! A un moment, j’étais saoulée d’attendre que ma mère me ramène mes créations. J’ai commencé à faire moi-même des customisations de tee-shirts. Je cousais avec la main. Je  décolorais avec de l’eau de Javel. J’ai compris ainsi comment les vêtements étaient faits.

Coudre à la main ne réduisait-il pas ta capacité de production ?

Apres l’école, Urban Outfitters et d’autres petits boulots, j’ai commencé un travail formel dans une entreprise de textile qui n’avait rien à avoir avec le fashion. Un jour de congés, je suis allée au bureau habillée en Eldior Sodeck. Une dame dans le département Ressources Humaines m’a proposé de coudre pour moi, parce qu’elle me voyait me démener à coudre à la main. Elle ne me prenait presque rien comme frais. Elle m’a prise pour sa fille.

Pour toi, quand est-ce que l’aventure a vraiment commencé ?

En 2013, un pote à moi, Andy Agbenonci, m’a invitée à Montréal à l’occasion de Miss Afrique Montréal. Il m’a dit: “Ramène tes habits ! Les gens peuvent vouloir les payer”. On a fait un photoshoot, une communication sur les réseaux sociaux. Il a invité tous ses potes. C’est ainsi que j’ai fait ma première vente, dans son salon. C’est là que tout a commencé.

Eldior Sodeck © IRAWO

Eldior Sodeck n’aurait donc pas pu voir le jour sans ses mamans.

Elles m’ont beaucoup aidée. Ma mère, elle, connait tout sur les tissus. Elle sait où les payer, quel type choisir, comment créer des liens avec les fournisseurs. Elle, elle connait le business. Moi, je suis plus en mode “créer ». On se balance bien. Quand tu gères trop le côté financier, tu perds ta créativité parce que tu veux accommoder tout le monde. Ma mère m’a contrainte à faire des maxi jupes longues. Mais les jupes, ça se vend! Toutes les filles portent des jupes ! (rires). 10 personnes peuvent faire des jupes qu’ils en vendraient tous. Toutes les femmes vont trouver quelque chose dans les jupes d’un créateur. Je remercie ma mère de m’avoir poussée à en faire. C’est ça qui ramène de l’argent pour continuer le business. Elle, elle voit ce qui marche selon les saisons et moi, j’y mets ma touche. Et quand elle veut trop dévier dans le commercial, je sais l’arrêter. Je suis partisane de laisser les gens faire ce qu’ils savent faire le mieux.

Comment fixes-tu les prix de tes créations ?

Ceux qui cousent eux-mêmes leurs créations ont des prix élevés. Mettre un prix sur son travail est douloureux. Cliquer Pour Twitter Si les tailleurs doivent s’asseoir pour fixer la valeur de leur travail, Yo, ça va être trop cher. Moi, je compte le prix du tissu, les frais du tailleur et je les double pour faire mon pourcentage. Les filles de la fashion que je fréquentais, elles, comptent l’heure de réflexion, la réalisation du patron, le prix du tissu, ce qu’elles auraient perçu si elles étaient en entreprise, etc. Je ne veux pas être le genre de personne qui a du mal à laisser aller ses créations.

Qui a le plus de talent entre celui qui arrive à imaginer le rêve d’un designer et celui qui imagine le futur d’un couturier ?

Celui qui a le plus de talent, c’est celui qui est capable de faire les deux. C’est bien d’avoir une idée mais si tu as la chance de tomber sur quelqu’un qui peut donner vie à celle-ci, c’est une chance. Le tailleur, malgré qu’il fasse exactement ce que tu lui demandes, mettra de sa personne dedans. Il y aura toujours sa touche. J’ai plusieurs tailleurs et je sais ce que je demande à chacun. J’avais, par exemple, quatre sortes de maxi-jupes, pas selon mon dessin mais parce que chaque tailleur a interprété mon croquis à sa manière.

Eldior Sodeck © IRAWO

Quelqu’un qui peut tout faire est le plus talentueux mais pas forcément celui qui réussit le plus. C’est très facile d’être excellent en une chose mais à plusieurs choses, tu deviens moyen. Cependant, j’ai plus de respect pour quelqu’un qui maîtrise une seule chose. Tout le monde peut être moyen. Etre moyen partout, ça s’apprend. L’intérieur design est par exemple un métier où tu dois savoir un peu de tout, selon l’environnement de ton client. Quand tu as un talent, tout le monde oublie que tu es nul dans d’autres domaines. Qui ira demander à un enfant virtuose au piano s’il est fort en maths ? Personne ! Sauf les Béninois (rires).

Est-ce que les femmes se sentiraient plus à l’aise de porter du Eldior Sodeck la nuit plutôt que le jour avec tous ces regards inquisiteurs et censeurs ?

J’ai des clients de tout âge et de toutes les classes. Mes créations sont faites pour être adaptées et portées comme on le veut, et chaque fois de manière toujours différente. J’ai vendu un CropTop en Atcho-Oké* ( pagne tissé africain, ndlr) à une Texane conservatrice de 46 ans. Sa première réaction fut: “ Moi, je ne veux pas montrer mon ventre ! “. Je lui ai expliqué qu’elle pouvait le porter en taille haute, ou avec une robe noire ou en bandeau. Elle en a acheté 2 ! Je suis personnellement très pudique. Je ne m’habille pas de manière dévergondée. Eldior Sodeck peut être porté n’importe quand, n’importe comment, du matin au soir. Chacun peut être soi-même en portant du Eldior Sodeck. Cliquer Pour Twitter

Eldior Sodeck © IRAWO

Quel est l’univers d’Eldior Sodeck ? Marianne s’y glisse-t-elle de temps en temps ? Ou n’est-elle que le corps qui porte le génie ?

Je peux être la Trap girl, la salsa girl ou la coqueluche des parents. Je suis un caméléon. J’essaye de rendre les gens confortables. Etre polyvalent et être inoubliable, c’est ça l’univers Eldior Sodeck. Quand tu portes du Eldior, on te voit ! Et Marianne, c’est Eldior. Eldior, c’est Marianne.

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Quelle est la borne entre le design d’intérieur et le design tout court ? Ne sont-ils pas séparés par un no man’s land de milliers d’hectares ?

Le design d’intérieur est à l’architecture ce que le Fashion est à la couture. Les architectes créent la structure mais le design d’intérieur y donne la vie. C’est comme si j’habillais une maison, comme si j’en voyais une et que je lui demandais : “Qu’est-ce que tu veux porter aujourd’hui, petite maison ?”. Pour entrer dans mon école, il fallait produire un essai. J’ai écrit que je voulais faire trois choses: Quand mon client vient, je veux lui donner un endroit où vivre, créer son lifestyle et enfin son style. Je l’aide littéralement à construire son mode de vie de là où il dort à ce qu’il porte. C’est ça qui définit un individu: là où il vit et ce qu’il porte.

Qu’est-ce que tu ferais autrement s’il t’était donné la chance de recommencer à zéro ?

Je prendrais le business au sérieux un peu plus tôt, depuis l’école, depuis mes premières ventes. J’aurais été à l’heure. J’aurais poussé sur toutes les opportunités que j’ai eues mais que j’ai laissé tomber. J’aurais vraiment pensé à travailler sur ma méthode de stock parce que j’ai eu beaucoup d’opportunités avec des célébrités que j’ai évitées. J’aurais vraiment commencé plus tôt.

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Il y a trois erreurs dans le business que je ne reprendrais plus: Etre en retard à certaines ventes, trop se familiariser avec des personnes avec lesquelles je faisais du business, penser que tout le monde veut le bien de tout le monde. Quand il s'agit de business, il faut essayer de garder ça strictement business. Cliquer Pour Twitter Il ne faut pas avoir peur de penser comme on pense. Il ne faut pas non plus avoir peur de s’exprimer, quand il y a quelque chose qui ne va pas. On te donne ce que tu demandes.

Devrait-on s’étonner que tes créations féminines soient du type “Trap girl” ?

Trap girl, c’est juste le style de musique que j’écoute actuellement mais tout le monde peut porter du Eldior. Je fais des robes de gala, toujours avec une touche sexy certes. Mes chemises de mec ont quelque chose. Tu ne peux pas être complètement sérieux avec mes habits. Il y a toujours une petite fonctionnalité différente sur le vêtement. Je ne me “labelise” pas. Je fais de tout. High street, street wear, etc. Pour mes Fashions show, j’utilise toujours du Angélique Kidjo, du “Naija” et du hip hop. Je dirais qu’Eldior Sodeck c’est du “Urban Chic”. Mes collections varient selon mes humeurs. Ma devise c’est: be unforgettable with Eldior Sodeck. Sois inoubliable. Cliquer Pour Twitter

 

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Vu que ton corps est à New York, est-ce que ton esprit vole souvent vers l’Afrique ?

Mon esprit est collé à l’Afrique. La raison pour laquelle je mets autant de tissu africain, c’est pour montrer aux gens d’où je viens. A New York, je voulais leur dire: “ Regardez-moi! Je ne suis pas de chez vous ! “. C’était vraiment ça le “vibe”. C’était très du genre “ dans ta face ! ”. Moi, c’est le Bénin ou rien ! Je suis patriote au maximum.

Mais tes modèles ont l’air très occidentaux, néanmoins.

Quand un Africain créé quelque chose, c’est africain. Cliquer Pour Twitter Tant que ça vient de l’esprit d’un Africain, il n’y a pas de limites. La mode béninoise c’est n’importe quel Béninois qui crée quelque chose. C’est typiquement lui. Et lui étant Béninois, c’est typiquement béninois.

Le wax est actuellement très décrié voire putréfié…

J’utilise le Wax en tant qu’héritage familial de 30 ans. Je comprends quand les gens demandent  à ce qu’on produise le Wax en Afrique mais le Wax était très consommé ici plutôt que “là-bas” où c’est produit. Dites-moi, les portes, c’est occidental ? Tes parents utilisaient-ils des portes ? Je n’aime pas quand on catégorise les choses. Quand un objet devient un usage permanent, il appartient à l’endroit où il est utilisé. On ne peut pas dire pour toujours: “Oh mon dieu, ça c’est un truc que les Blancs ont apporté. “. Utilises-tu ça, oui ou non ? L’as-tu utilisé ces cinquante dernières années ? On vivait dans des cases, non ? Pourquoi vit-on dans des maisons aujourd’hui ? Parce que si on doit appliquer ce raisonnement au Wax, il faudra le faire pour toutes les autres choses.

La culture africaine pure finira par disparaitre ainsi. Avec quel genre d’Afrique, allons-nous nous retrouver à ce rythme ?

On se retrouve avec un monde, comme tous les autres, qui évolue. Même s’il n’y avait pas eu la colonisation, on ferait différemment certaines choses aujourd’hui parce qu’on aurait appris de nouvelles techniques. Je suis profondément conservatrice, je connais mes origines mes us et ma langue. Je sais d’où je viens. Je renverse toujours l’eau trois fois quand je rends visite à quelqu’un. Je salue encore ma tante en m’abaissant.

Eldior Sodeck © IRAWO

Mais ce n’est pas parce qu’on innove, qu’on fait les choses différemment de nos parents qu’on perd la culture. Non, on crée une culture. Il y a des choses qu’on fait maintenant qui ne sont pas ce que nos parents faisaient et qui ne sont pas non plus ce que les Blancs font. On crée la culture. Ce n’est pas une question d’influence extérieure, c’est juste de l’évolution. Je ne touche pas les roses parce que l’une d’elle m’a piquée une fois et non pas parce que j’ai vu un Blanc ne pas le faire. Je suis frustrée qu’on se mette autant de barrières.

Ce n'est pas parce qu'on innove qu'on perd notre culture. Non, on en crée une autre. Cliquer Pour Twitter

Je veux montrer une manière différente de penser, une manière de rendre notre culture, de la mettre devant sans être complexé de le faire différemment.

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